Dassault n’est pas une entreprise comme les autres : c’est une institution. Depuis un siècle, elle incarne la continuité d’un État industriel où la puissance économique se confond avec la souveraineté nationale. À travers elle, la France se contemple moderne, indépendante, technologiquement triomphante — et oublie parfois que cette image repose sur un modèle façonné par la guerre.
Car Dassault, plus qu’un constructeur d’avions, est l’héritière d’un système où la recherche, l’innovation et la diplomatie se financent par la peur. Le Rafale, fleuron de la technologie française, n’est pas seulement un appareil militaire : c’est un récit national, celui d’une réussite industrielle présentée comme une vertu morale.
Mais sous cette vitrine technologique, une autre réalité s’impose : celle d’une économie qui vit de la commande publique, d’une industrie qui justifie sa survie par la menace, d’un capitalisme d’État qui se pare des couleurs du patriotisme. C’est à cette mécanique que s’attache cet article : comprendre comment, en France, la rentabilité s’est faite raison d’État.
Au cœur de la fabrique nationale
Le site bordelais de Dassault Aviation compte parmi les plus avancés d’Europe. On y assemble les Rafale destinés à la France comme à ses alliés étrangers, selon un protocole d’une rigueur absolue. Chaque appareil y naît comme une œuvre d’ingénierie totale, mais cette perfection a un prix : la liberté ouvrière s’y dissout dans la logique du procédé. Ici, la discipline ne s’impose plus par la hiérarchie, mais par le code. La machine à produire obéit désormais au langage de l’algorithme.
Mérignac n’est qu’un maillon d’un ensemble bien plus vaste : conception à Saint-Cloud, assemblage à Bordeaux, maintenance en Gironde, et une constellation de sous-traitants dispersés dans tout le pays. Ce réseau tisse la colonne vertébrale de l’aéronautique militaire française — une architecture industrielle intégrée, où chaque geste humain s’inscrit dans une chaîne de dépendances numériques.
L’organisation y est d’une précision quasi mathématique : chaque pièce est identifiée, chaque opération tracée, chaque délai mesuré. L’outil numérique — le logiciel CATIA, conçu par Dassault Systèmes — pilote l’ensemble du cycle de production, du dessin initial au dernier rivet. L’ouvrier n’interprète plus le plan : il exécute un flux d’instructions.
En 2024, Dassault a réalisé 6,2 milliards d’euros de ventes, livré 21 Rafale et 31 Falcon, et affiché un carnet de commandes d’environ 43,2 milliards d’euros (données investisseurs). Des chiffres impressionnants, mais révélateurs d’un paradoxe : le progrès technique ne libère plus le travail, il le capture. L’efficacité ne vise plus la société, mais la rentabilité. Dans cette mécanique parfaite, la rationalité s’est retournée sur elle-même — elle est devenue sa propre fin.
Les mains cachées du progrès
Les ouvriers de Dassault ne sont pas les damnés du capitalisme. Ils appartiennent à une aristocratie ouvrière rare, héritière d’un siècle de savoir-faire aéronautique français. Leurs salaires sont décents, leurs emplois stables, leurs ateliers impeccables. Ils incarnent ce que l’industrie française a produit de plus solide : la compétence et la fierté du geste. Mais cette stabilité a un prix : le silence.
Dans ces usines classées “confidentiel défense”, tout est cloisonné. Chacun n’aperçoit qu’une infime partie de la machine globale. Les salariés signent des clauses de confidentialité, s’interdisent la parole publique, vivent leur travail à huis clos. La maîtrise technique se conjugue ici à une forme d’effacement civique. Le secret industriel devient une culture, presque une morale.
Chez les ingénieurs, l’aliénation est d’un autre ordre : elle ne vient pas du manque, mais de l’abondance. Leur intelligence est mobilisée pour perfectionner des systèmes dont la finalité échappe à leur emprise. « Je fais un métier que j’aime », confie un technicien, « mais je ne peux pas ignorer que mes avions tueront quelqu’un. » Cette phrase résume toute l’ambiguïté du travail contemporain : non plus l’exploitation brute, mais la dépossession du sens. Une aliénation paisible, enveloppée dans le confort, la reconnaissance et la loyauté.
Le pacte d’acier : quand l’État finance la guerre
La prospérité de Dassault repose sur un triangle bien huilé : l’État, l’innovation et la rente.
L’État d’abord, comme client, banquier et garant. Depuis plus d’un demi-siècle, il achète, finance et subventionne sans discontinuer. Chaque Rafale livré à l’armée française équivaut à un transfert direct de fonds publics vers un acteur privé. Dans les faits, la République agit comme un actionnaire silencieux — sans dividendes, mais avec un devoir de soutien permanent.
L’innovation, ensuite, fonctionne comme une rente : chaque progrès technologique réduit la part de travail humain, accroît la valeur du brevet, verrouille la concurrence. C’est la plus-value relative telle que l’analysait Marx : non plus extraite par l’allongement du temps de travail, mais par l’intensification de la productivité et la dépossession du savoir-faire.
Enfin, la diplomatie parachève le dispositif. Aucun contrat majeur n’échappe à la main de l’État : l’Élysée négocie, garantit, signe. Le Rafale devient à la fois un outil industriel et un instrument de souveraineté.
L’exemple égyptien (2015) illustre cette fusion : des contrats intégralement couverts par l’assurance-crédit publique (Bpifrance Assurance Export), protégeant Dassault contre les risques d’interruption et de non-paiement. L’Inde a suivi : 36 Rafale en 2016 (~7,8 milliards d’euros), puis 26 Rafale Marine en 2025 (~7,4 milliards de dollars). Dans chaque cas, l’État français endosse le risque financier et politique.
Ce triangle — public, technologique et diplomatique — forme une prospérité sous perfusion. Dassault affiche des résultats éclatants, mais sa rentabilité dépend d’une économie politique où la guerre, devenue routine budgétaire, agit comme moteur de stabilité.
Le Rafale, ou la religion du progrès
Au Salon du Bourget, le Rafale n’est pas exposé : il est vénéré. Sous les projecteurs, accompagné d’une bande son triomphale et d’écrans saturés, l’avion se dresse comme un symbole de la puissance française. Le public se presse, les ministres posent, les caméras tournent. On n’y contemple plus une arme, mais une œuvre. Le fétichisme de la marchandise, décrit par Marx, s’y manifeste dans sa forme la plus spectaculaire : la valeur technique et symbolique efface le rapport social et politique qui l’a produite.
Dans la communication officielle, le Rafale devient “la liberté en vol”. Les mots-clés — puissance, indépendance, maîtrise — remplacent la réalité brute : celle d’un appareil de guerre financé par l’argent public et vendu à des régimes autoritaires. Le marketing ne vend pas une machine, mais une émotion collective. Il transforme un objet militaire en promesse identitaire. Et la société, fascinée, en vient à admirer ce qui la menace, à financer ce qui la dépasse. Le système ne se cache plus : il s’exhibe, auréolé de vertu nationale.
Les quatre hypocrisies d’un modèle sacré
Le système Dassault est souvent présenté comme un modèle : compétitivité, exportations record, emplois qualifiés, savoir-faire souverain. Mais cette prospérité repose sur des contradictions profondes — et moralement intenables à long terme : écologique, sociale, politique et éthique.
- La contradiction écologique : un capitalisme hors sol
La transition écologique s’arrête aux portes des hangars de Mérignac. L’aéronautique militaire ne rend aucun compte de ses émissions, classées “secret-défense”. L’empreinte carbone est estimée très élevée, mais aucune donnée publique ne permet de la quantifier précisément. L’opacité devient une politique : le capitalisme de guerre reste le sanctuaire des hypocrisies écologiques.
- La contradiction sociale : une élite industrielle financée par tous
Les 13 000 salariés de Dassault bénéficient d’une sécurité rare, mais cette sécurité repose sur une sous-traitance précaire. L’écosystème industriel fonctionne comme une pyramide hiérarchique : le sommet prospère grâce à la fragilité de la base. L’État, garant de l’emploi, cautionne cette hiérarchie.
- La contradiction politique : quand la République devient marchande
Aucun contrat d’exportation n’est signé sans l’Élysée. L’État agit en VRP de luxe. Diplomates et ministres deviennent lobbyistes, confondant intérêt général et rentabilité. Ce capitalisme d’État n’est pas une dérive du libéralisme : il en est le visage rationnel.
- La contradiction morale : la paix comme produit dérivé
Les dirigeants répètent qu’ils “travaillent pour la paix”. Mais un Rafale qui ne vole pas ne se remplace pas. La guerre est la consommation naturelle de la marchandise militaire. La paix devient une promesse rentable. Derrière les mots “exportation responsable”, il y a une économie de la violence mondialisée.
Chaque réussite commerciale renforce la dépendance structurelle à la guerre. Le citoyen finance ce qu’il ne contrôle pas. Le capital d’État français ne se contente plus d’organiser la production : il organise la croyance dans la nécessité du profit armé.
Quand l’État se fait capital
Le capitalisme du XXIᵉ siècle n’oppose plus le privé au public : il les fusionne. Dassault en est l’exemple pur. L’entreprise est privée, mais son existence est politique. L’État assume les risques, le privé récolte les profits. C’est une alliance d’apparente rationalité, mais d’une violence symbolique rare : le citoyen finance ce qu’il ne peut ni contrôler ni refuser.
Ce capitalisme administré n’est pas une dérive : il est l’aboutissement logique du libéralisme. Quand l’État devient garant du profit, la démocratie devient gestionnaire de la rentabilité. La politique cesse d’arbitrer : elle organise. Le militaire justifie l’économique, et l’économique justifie le militaire. Ainsi la boucle est bouclée : le capital d’État devient la religion moderne du progrès.
Loi de Programmation Militaire 2024-2030 : 413 milliards d’euros programmés, avec une progression de 47 à 69 milliards en crédits annuels (Sénat, Ministère des Armées). Le cadre budgétaire conforte la logique du système : un État qui finance sa propre dépendance industrielle.
La paix comptable
En 1776, Adam Smith observait dans la manufacture d’épingles la naissance de la richesse des nations. En 1867, Marx y voyait déjà l’origine de l’aliénation. En 2026, Dassault incarne une richesse de plus en plus déconnectée du travail humain, une puissance sans horizon collectif, et une industrie qui ne se maintient que dans la tension du monde.
La France célèbre son “industrie stratégique”. Mais cette industrie ne produit que pour entretenir la tension du monde. Chaque crise géopolitique alimente les carnets de commandes. Chaque conflit justifie l’investissement public. Le cycle est parfait : la peur nourrit le système, et le système entretient la peur.
“Le capitalisme porte la guerre comme la nuée porte l’orage.” — Jaurès. Chez Dassault, la formule n’est plus une métaphore : c’est une ligne comptable. Et tant que ce modèle restera intouchable, la paix restera une promesse — rentable, mais toujours reportée.
Sources & références
Dassault Aviation – Communiqué “2024 Financial Results” (5 mars 2025) : ventes 6,2 Md€, 21 Rafale et 31 Falcon livrés, carnet 43,2 Md€.
Ministère des Armées / Sénat – Loi de Programmation Militaire 2024-2030 : 413 Md€, progression des crédits 47 → 69 Md€.
Sénat – Réponse écrite sur la vente de 30 Rafale à l’Égypte : couverture publique (Bpifrance Assurance Export).
Reuters – “India signs 36 Rafale (2016, ~7,8 Md€)” ; “India signs 26 Rafale Marine (2025, ~7,4 Md$)”.
La Tribune – Analyse sur la concentration des garanties Bpifrance AE dans le secteur de la défense (2023).
Cour des Comptes – NEB 2024 : cadre budgétaire de la Défense.
Wall Street Journal – “Dassault Aviation Reports Jump in Sales and Backlog” (mars 2025).
Note : les estimations d’empreinte carbone dans le secteur de la défense ne sont pas publiées ; les données spécifiques par aéronef sont classifiées.
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